jeudi, décembre 1, 2022
Google search engine
HomeActualitĂ©sEtats-Unis đŸ‡ș🇾:La longue histoire de la stĂ©rilisation forcĂ©e des noir(es).

Etats-Unis đŸ‡ș🇾:La longue histoire de la stĂ©rilisation forcĂ©e des noir(es).

 


Debra Blackmon avait 13 ans, en 1972, quand deux travailleurs sociaux du comtĂ© de Mecklenburg ont expliquĂ© Ă  ses parents qu’elle devait ĂȘtre stĂ©rilisĂ©e au plus vite. « Gravement retardĂ©e », avaient dĂ©crĂ©tĂ© les instances mĂ©dicales et judiciaires de Caroline du Nord. Le 22 mars, l’adolescente afro-amĂ©ricaine a donc Ă©tĂ© conduite au Charlotte Memorial Hospital, oĂč un mĂ©decin a pratiquĂ© une hystĂ©rectomie. Elaine Riddick, elle, venait d’avoir 14 ans, en 1968, quand sa grand-mĂšre, analphabĂšte, a apposĂ© un « X » en bas d’un formulaire de consentement autorisant la stĂ©rilisation de la jeune fille noire, tombĂ©e enceinte Ă  la suite d’un viol. AprĂšs la naissance de son fils Tony, les membres du conseil de l’eugĂ©nisme de Caroline du Nord avaient dĂ©clarĂ© que la jeune maman Ă©tait « faible d’esprit » et de « mƓurs lĂ©gĂšres ». Quelques annĂ©es plus tĂŽt, en 1965, une autre adolescente afro-amĂ©ricaine, Nial Ruth Cox, 17 ans, avait Ă©tĂ© gratifiĂ©e du mĂȘme jugement (« feeble minded ») et forcĂ©e Ă  subir la mĂȘme opĂ©ration Ă  Plymouth, toujours en Caroline du Nord.

Debra, Elaine, Nial
 trois histoires parmi des milliers, qui racontent prĂšs de cinquante ans d’une politique de stĂ©rilisation forcĂ©e pratiquĂ©e par la Caroline du Nord. 7 686 personnes, des hommes et des femmes, parfois trĂšs jeunes, en ont Ă©tĂ© victimes. A l’échelon national, les spĂ©cialistes estiment que plus de 60 000 personnes ont subi, au XXe siĂšcle, ces pratiques eugĂ©nistes, autorisĂ©es dans trente-deux Etats Ă  la suite d’une dĂ©cision de la Cour suprĂȘme des Etats-Unis (Buck v. Bell, 1927).

Harry H. Laughlin, le superintendant du Bureau d’enregistrement eugĂ©nique avait Ă©tabli une liste des « personnes socialement inaptes », incluant notamment « les dĂ©biles mentaux », « les fous », « les criminels », « les ivrognes », « les aveugles », « les sourds », « les difformes »  « La premiĂšre loi sur la stĂ©rilisation a Ă©tĂ© adoptĂ©e dans l’Indiana en 1907, rappelle Barry Mehler, professeur d’histoire Ă  la Ferris State University (Michigan). Quand, en 1928, le canton suisse de Vaud a votĂ© en faveur de la premiĂšre loi europĂ©enne sur la stĂ©rilisation, les AmĂ©ricains en avaient dĂ©jĂ  promulguĂ© prĂšs de trente. »

Aux Etats-Unis, un programme de stérilisation au XXe siÚcle ciblait expressément les Noirs

Pour M. Mehler, ces politiques eugĂ©nistes s’apparentaient Ă  une forme d’« hygiĂšne raciale », une tentative de purifier la « race » des groupes « de basses catĂ©gories » et « dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©s ». « Les eugĂ©nistes amĂ©ricains et europĂ©ens ont crĂ©Ă© un racisme et un sexisme gĂ©nĂ©riques – les gĂ©nĂ©tiquement infĂ©rieurs, poursuit l’universitaire. Sans surprise, les victimes se sont toujours rĂ©vĂ©lĂ©es ĂȘtre les victimes traditionnelles de discriminations – juifs, Noirs, femmes et pauvres. » De fait, la population noire reprĂ©sentait 39 % des personnes stĂ©rilisĂ©es en Caroline du Nord en 1929, puis 60 % Ă  la fin des annĂ©es 1960, selon une Ă©tude de Lutz Kaelber, professeur agrĂ©gĂ© de sociologie Ă  l’universitĂ© du Vermont.

« Un génocide »


Gregory N. Price, William Darity Jr et Rhonda V. Sharpe ont examinĂ© de prĂšs les statistiques des annĂ©es 1958 Ă  1968, pĂ©riode pendant laquelle plus de 2 100 stĂ©rilisations ont Ă©tĂ© pratiquĂ©es en Caroline du Nord. Selon leur Ă©tude publiĂ©e en juin dans l’American Review of Political Economy, cette pratique a augmentĂ© en mĂȘme temps que la population noire sans emploi. Au cours de ces dix annĂ©es, le taux de stĂ©rilisation des Noirs Ă©tait compris entre 2 et 4 pour 100 000 et zĂ©ro pour tous les autres groupes raciaux.

« Pour les Noirs, les stĂ©rilisations eugĂ©niques ont Ă©tĂ© autorisĂ©es et administrĂ©es dans le but de rĂ©duire leur nombre dans la population future – c’est ce qu’on appelle un gĂ©nocide », affirment les auteurs de l’étude. « Ce que notre rapport dĂ©montre, c’est comment l’interprĂ©tation des travailleurs sociaux du comtĂ©, qui peuvent ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme racistes et sexistes, a dĂ©valorisĂ© le droit des Noirs pauvres Ă  se reproduire », prĂ©cise Rhonda V. Sharpe, prĂ©sidente du Women’s Institute for Science, Equity and Race et coautrice de l’étude.

« L’histoire sordide de la stĂ©rilisation eugĂ©nique fondĂ©e sur la race en Caroline du Nord suggĂšre que les prĂ©jugĂ©s raciaux peuvent rĂ©apparaĂźtre dans les interventions de santĂ© basĂ©es sur la gĂ©nĂ©tique, s’inquiĂšte aujourd’hui Gregory N. Price, professeur d’économie Ă  l’universitĂ© de La Nouvelle-OrlĂ©ans. Cela est particuliĂšrement vrai si persistent les prĂ©somptions raciales selon lesquelles les Noirs sont gĂ©nĂ©tiquement inaptes. Des preuves de tels biais apparaissent encore dans une certaine littĂ©rature en sciences sociales sur la race et le QI, oĂč certains auteurs concluent que les diffĂ©rences d’intelligence entre les Noirs et les non-Noirs sont “gĂ©nĂ©tiques” et “hĂ©ritables”. Le tristement cĂ©lĂšbre Courbe de Bell [The Bell Curve, un livre de Charles Murray et Richard Herrnstein, publiĂ© chez Free Press en 1994 (non traduit), pour expliquer les variations de l’intelligence dans la sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine] en est peut-ĂȘtre l’exemple le plus frappant. »

AprĂšs la seconde guerre mondiale, nombre d’Etats amĂ©ricains ont abandonnĂ© ces programmes, mais la Caroline du Nord, elle, a prolongĂ© le sien jusqu’en 1974. CrĂ©Ă© en 1933, le conseil de l’eugĂ©nisme de cet ancien Etat confĂ©dĂ©rĂ© donnait Ă  ses travailleurs sociaux le pouvoir de dĂ©signer les personnes susceptibles de subir cette opĂ©ration chirurgicale, parfois au prix de mensonges par omission.

« Quand le travailleur social qui suivait ma mĂšre a dĂ©couvert que j’étais enceinte, elle a dit Ă  ma mĂšre que, pour qu’elle puisse continuer Ă  bĂ©nĂ©ficier de l’aide sociale, je devrais avoir une ligature des trompes temporaire, a racontĂ© Nial Ruth Cox dans un documentaire intitulĂ© The State of Eugenics, de Dawn Sinclair Shapiro, diffusĂ© en 2017. A ce moment-lĂ , quand je suis allĂ©e voir ce mĂ©decin, personne ne m’a expliquĂ© que cela allait ĂȘtre permanent, que je ne pourrai jamais avoir d’autres enfants. »

Victimes non répertoriées

Au dĂ©but des annĂ©es 1970, alors qu’elle essayait d’avoir des enfants avec son mari, Elaine Riddick a, elle aussi, dĂ©couvert que l’intervention chirurgicale avait un caractĂšre dĂ©finitif, ce que personne ne lui avait dit en 1968. Devenue prĂ©sidente de Rebecca Project for Justice, une organisation qui Ɠuvre pour « la protection de la vie, de la dignitĂ© et de la libertĂ© des personnes en Afrique et aux Etats-Unis », elle a alors menĂ© une bataille de quarante ans avec la justice pour que les victimes survivantes en Caroline du Nord obtiennent une indemnisation.

GrĂące Ă  ce combat, cet Etat est devenu, en 2013, le premier Ă  adopter une loi pour indemniser les victimes du programme de stĂ©rilisation. Selon le bureau de la justice de Caroline du Nord, les demandeurs avaient jusqu’au 30 juin 2014 pour dĂ©poser leur rĂ©clamation. Les autoritĂ©s ont estimĂ© qu’environ 1 500 victimes Ă©taient toujours en vie. Pour ĂȘtre Ă©ligibles, elles doivent avoir subi leur opĂ©ration sous l’égide du conseil eugĂ©nique de l’Etat. Mais certains fonctionnaires des services de santĂ© – juges et travailleurs sociaux – avaient donnĂ© leur accord sans suivre la procĂ©dure lĂ©gale appropriĂ©e, c’est-Ă -dire sans en informer le conseil eugĂ©nique.

ConsĂ©quence, un certain nombre de victimes stĂ©rilisĂ©es illĂ©galement par l’action du gouvernement ne figuraient pas dans les dossiers de la commission de l’eugĂ©nisme. Debra Blackmon a dĂ©couvert qu’elle appartenait Ă  ce groupe de victimes non rĂ©pertoriĂ©es.

« Il y avait un vide juridique qui empĂȘchait certaines personnes d’ĂȘtre indemnisĂ©es pour avoir Ă©tĂ© stĂ©rilisĂ©es », explique Bob Bollinger, l’avocat de North Carolina Advocates for Justice, qui a reprĂ©sentĂ© Debra Blackmon. Lorsque ces faits ont Ă©tĂ© portĂ©s Ă  l’attention des juges, ces derniers n’ont « pas voulu rĂ©gler le problĂšme en autorisant l’indemnisation des autres victimes », poursuit l’avocat. « Debra a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© victime une fois, a rapportĂ© sa niĂšce, LaToya Adams, Ă  la radio publique NPR. En l’excluant, ils la victimisent de nouveau. » Debra Blackmon a intentĂ© une procĂ©dure d’appel, perdue en avril 2016. Elle n’a jamais reçu d’indemnisation.

Des cas récents

« Le prĂ©judice est tellement important qu’il impose des compensations, regrette Johanna Schoen, professeure d’histoire Ă  l’universitĂ© Rutgers-Nouveau-Brunswick, dont les recherches sur la stĂ©rilisation eugĂ©nique en Caroline du Nord ont permis d’aboutir, aprĂšs la publication d’une sĂ©rie d’articles dans le Winston Salem Journal, Ă  des excuses officielles du gouverneur de l’Etat. Elles sont aussi, dans une certaine mesure, un outil politique. Alors que l’Etat de Caroline du Nord indemnisait les victimes de stĂ©rilisation – c’est-Ă -dire les femmes qui n’avaient pas la capacitĂ© de faire leur propre choix en matiĂšre de procrĂ©ation –, il limitait Ă©galement l’accĂšs des femmes Ă  l’avortement – c’est-Ă -dire limitait encore une fois la capacitĂ© des femmes Ă  faire leur propre choix en matiĂšre de procrĂ©ation. »

Histoire de l’eugĂ©nisme

Cette politique eugĂ©niste appartient-elle au passĂ© de l’histoire amĂ©ricaine ? Pas si simple. Quelques rĂ©cits ont continuĂ© de raviver, encore rĂ©cemment, cet Ă©pisode tragique. Comme celui de Pauline Binam, une ressortissante camerounaise ĂągĂ©e de 30 ans ayant subi une stĂ©rilisation forcĂ©e en 2019, alors qu’elle Ă©tait depuis prĂšs de deux ans au centre de dĂ©tention du comtĂ© d’Irwin (GĂ©orgie). InformĂ©es par une infirmiĂšre de l’établissement, Dawn Wooten, plusieurs ONG locales (Project South, Georgia Detention Watch, Georgia Latino Alliance for Human Rights et South Georgia Immigrant Support Network) ont portĂ© plainte auprĂšs du gouvernement amĂ©ricain, lundi 14 septembre, et dĂ©noncĂ© un nombre important d’hystĂ©rectomies pratiquĂ©es sur des migrantes placĂ©es dans ce centre de dĂ©tention.

« Si cela est vrai, les conditions Ă©pouvantables dĂ©crites dans la plainte du lanceur d’alerte – y compris les allĂ©gations d’hystĂ©rectomies de masse pratiquĂ©es sur des femmes immigrantes vulnĂ©rables – sont une violation stupĂ©fiante des droits de l’homme », a rĂ©agi sur Twitter la prĂ©sidente dĂ©mocrate de la Chambre des reprĂ©sentants, Nancy Pelosi.

La rĂ©alisatrice Erika Cohn a, elle, racontĂ©, dans son documentaire Belly of the Beast (« le ventre de la bĂȘte »), sorti en juin, comment des femmes ont longtemps Ă©tĂ© stĂ©rilisĂ©es dans les prisons de Californie. GrĂące Ă  ses recherches, au rĂ©cit de Kelli Dillon – une Afro-AmĂ©ricaine qui a subi sans le savoir une hystĂ©rectomie en 2001, Ă  l’ñge de 24 ans, alors qu’elle Ă©tait incarcĂ©rĂ©e dans l’établissement de Chowchilla – et aux observations de son avocate, Cynthia Chandler, la cinĂ©aste a pu montrer que nombre de stĂ©rilisations ont eu lieu dans les centres de dĂ©tention californiens entre 1997 et 2013 : prĂšs de 1 400, selon l’audit de l’Etat et les registres de la prison. En 2014, l’Etat de l’Ouest amĂ©ricain a fini par interdire les stĂ©rilisations forcĂ©es comme moyen de contrĂŽle des naissances dans les prisons, en partie grĂące au tĂ©moignage de Kelli Dillon.

Source: Le Monde

RELATED ARTICLES
- Advertisment -
Google search engine

Most Popular

Commentaires récents

%d blogueurs aiment cette page :