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HAÏTI 🇭đŸ‡č : COMMENT LE C.I.C, UNE BANQUE FRANÇAISE AVEC DES ACTIONNAIRES ESCLAVAGISTES ONT FAIT MAIN BASSE SUR LE PAYS.

HAÏTI 🇭đŸ‡č : COMMENT LE C.I.C, UNE BANQUE FRANÇAISE AVEC DES ACTIONNAIRES ESCLAVAGISTES ONT FAIT MAIN BASSE SUR LE PAYS.

Sur l’invitation Ă  dĂźner, chaque phrase est ponctuĂ©e d’un ornement Ă  l’encre : une triple boucle calligraphique de convenance pour une nuit de banquet, de danses et de feux d’artifices au palais prĂ©sidentiel d’HaĂŻti.

Depuis plus d’un demi-siĂšcle, le pays vit Ă©touffĂ© par ses dettes. MĂȘme aprĂšs avoir Ă©vincĂ© la puissance coloniale française lors de sa guerre d’indĂ©pendance, HaĂŻti a Ă©tĂ© forcĂ© de payer une rançon d’un montant Ă©quivalent Ă  plusieurs centaines de millions de dollars Ă  ses anciens esclavagistes, le prix d’une libertĂ© dĂ©jĂ  obtenue sur le champ de bataille.

Mais en cette nuit du 25 septembre 1880, les derniers paiements de cette rançon semblent enfin Ă  portĂ©e de vue. HaĂŻti n’aura plus Ă  tituber d’une crise Ă  l’autre, ni Ă  garder un Ɠil sur l’horizon, Ă  l’affĂ»t d’un retour de navires de guerre français. Lysius Salomon, son nouveau prĂ©sident, a rĂ©ussi un tour de force qui semblait impossible depuis la crĂ©ation du pays.

“Le pays sera bientĂŽt dotĂ© d’une banque”, annonce-t-il Ă  ses invitĂ©s en portant un toast. Dehors, des soldats paradent dans des rues bardĂ©es de gigantesques drapeaux.

Lysius Salomon

Credit…Cannaday Chapman

Lysius Salomon

Credit…

Cannaday Chapman

Salomon a des raisons d’ĂȘtre optimiste. AprĂšs tout, les banques nationales en Europe ont financĂ© chemins de fer et usines, attĂ©nuĂ© les chocs des rĂ©cessions et apportĂ© de la stabilitĂ© Ă  la gestion des affaires publiques. Elles ont participĂ© Ă  la naissance d’un Paris majestueux, avec ses grandes avenues, son eau potable et ses Ă©gouts — autant d’investissements qui porteront leurs fruits pendant longtemps.

Paris en 1889.

Credit…Getty ImagesParis 

C’est dĂ©sormais au tour d’HaĂŻti de profiter d’un “grand Ă©vĂšnement, qui fera Ă©poque dans nos annales”, clame Salomon.

Mais tout cela n’était qu’une illusion.

La Banque Nationale d’HaĂŻti, sur laquelle tant d’espoirs Ă©taient fondĂ©s ce soir-lĂ , n’avait en fait de nationale que le nom. Loin d’ĂȘtre la clĂ© du salut du pays, la banque a Ă©tĂ©, dĂšs sa crĂ©ation, un instrument aux mains de financiers français et un moyen de garder une mainmise asphyxiante sur l’ancienne colonie jusqu’au 20e siĂšcle.

DerriÚre cette banque fantoche, on retrouve un nom bien connu des Français : le Crédit Industriel et Commercial (CIC).

Alors qu’à Paris, le CIC participe au financement de la tour Eiffel, symbole de l’universalisme français, il Ă©touffe au mĂȘme moment l’économie haĂŻtienne en rapatriant en France une grande parties des revenus publics du pays, au lieu de les investir dans la construction d’écoles, d’hĂŽpitaux et autres institutions essentielles Ă  toute nation indĂ©pendante.

Pesant 335 milliards de dollars, le CIC est aujourd’hui une filiale du CrĂ©dit Mutuel, l’un des plus grands conglomĂ©rats financiers d’Europe. Mais la banque a laissĂ© derriĂšre elle en HaĂŻti un lourd hĂ©ritage d’extraction financiĂšre et d’espoirs déçus — mĂȘme pour un pays qui a longtemps souffert de ces deux maux.

HaĂŻti fut la premiĂšre nation moderne Ă  obtenir son indĂ©pendance grĂące Ă  une rĂ©volte d’esclaves, avant d’ĂȘtre entravĂ©e financiĂšrement sur plusieurs gĂ©nĂ©rations par les rĂ©parations exigĂ©es au bĂ©nĂ©fice des anciens colons français.

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Et au moment oĂč ces paiements Ă©taient sur le point d’ĂȘtre acquittĂ©s, le CIC et sa Banque Nationale — ceux-lĂ  mĂȘmes qui portaient une promesse d’indĂ©pendance financiĂšre — ont enfermĂ© HaĂŻti dans un tourbillon de nouvelles dettes s’étalant sur plusieurs dĂ©cennies.

La Banque Nationale Ă©tait contrĂŽlĂ©e depuis Paris par des membres de l’élite française, y compris un descendant d’un des plus riches esclavagistes de Saint-Domingue, le nom d’HaĂŻti pendant la colonisation française. Les livres de comptes de la banque ne laissent percevoir aucune trace d’investissement dans des entreprises haĂŻtiennes ou dans d’ambitieux projets comme ceux ayant modernisĂ© l’Europe.

Les dossiers dĂ©couverts par The New York Times dĂ©montrent plutĂŽt que le CIC a siphonnĂ© des dizaines de millions de dollars Ă  HaĂŻti, au bĂ©nĂ©fice d’investisseurs français.

La Banque Nationale prĂ©levait des frais et commissions sur presque toutes les transactions effectuĂ©es par le gouvernement haĂŻtien. Certaines annĂ©es, les profits de ses actionnaires français Ă©taient si Ă©levĂ©s qu’ils dĂ©passaient le budget entier dĂ©diĂ© aux travaux publics, dans un pays comptant alors 1,5 millions d’habitants.

De ce passĂ©, on ne trouve pratiquement plus de traces. Selon les chercheurs, la plupart des archives du CIC ont Ă©tĂ© dĂ©truites. HaĂŻti n’apparaĂźt pas dans l’historique que la banque utilise pour promouvoir son anciennetĂ©. En 2009, lorsqu’elle commande une histoire officielle pour commĂ©morer son 150e anniversaire, HaĂŻti y est Ă  peine mentionnĂ©. Le CIC est “une banque sans mĂ©moire”, affirme Nicolas Stoskopf, l’universitaire qui a rĂ©digĂ© cette histoire.

Une succursale du Crédit Industriel et Commercial à Dijon.

Credit…Dmitry Kostyukov pour The New York Times

Paul Gibert, un porte-parole du CIC, a indiquĂ© que la banque n’avait pas d’informations sur ce passĂ© et a dĂ©clinĂ© plusieurs demandes d’entretien pour en discuter. “La banque que nous gĂ©rons aujourd’hui est trĂšs diffĂ©rente”, explique-t-il. (AprĂšs la parution de cet article, le prĂ©sident du CrĂ©dit Mutuel, propriĂ©taire du CIC, a indiquĂ© que des chercheurs seraient recrutĂ©s pour Ă©tudier le passĂ© de la banque en HaĂŻti et son rĂŽle dans une quelconque “colonisation financiĂšre”. )

Le meurtre du prĂ©sident haĂŻtien, assassinĂ© en toute impunitĂ© dans sa chambre, les nombreux enlĂšvements et l’anarchie rĂ©gnant dans les zones de Port-au-Prince contrĂŽlĂ©es par les gangs posent aujourd’hui avec une urgence renouvelĂ©e une question qui taraude depuis longtemps l’Occident : pourquoi HaĂŻti semble-t-il enfermĂ© dans une crise sans fin, avec un niveau d’analphabĂ©tisme vertigineux, la faim, la maladie et des salaires journaliers de 2 dollars ? Pourquoi ce pays n’a-t-il ni transports publics, ni rĂ©seau d’électricitĂ© fiable, ni systĂšme de collecte de dĂ©chets ou Ă©gouts ?

La corruption chronique des dirigeants du pays constitue sans aucun doute une partie de la rĂ©ponse. Mais une autre partie se trouve dans des textes tombĂ©s dans l’oubli, Ă©parpillĂ©s Ă  travers HaĂŻti et la France dans des centres d’archives et des bibliothĂšques.

Le Times a passĂ© au crible des archives diplomatiques et documents bancaires datant du 19e siĂšcle et rarement, sinon jamais, Ă©tudiĂ©s par les historiens. L’ensemble de ces documents indique clairement que le CIC, avec le concours de membres corrompus de l’élite haĂŻtienne, a laissĂ© au pays tout juste de quoi fonctionner — et encore moins de quoi construire une nation.

Au dĂ©but du 20e siĂšcle, la moitiĂ© de l’impĂŽt sur le cafĂ© haĂŻtien, de loin la source de revenus publics la plus importante, revenait aux investisseurs français du CIC et de la Banque Nationale. AprĂšs dĂ©duction des autres dettes d’HaĂŻti, le gouvernement se retrouvait avec des miettes — 6 cents pour chaque 3 dollars d’impĂŽts collectĂ©s — pour diriger le pays.

Les documents consultĂ©s aident Ă  comprendre pourquoi HaĂŻti est restĂ© sur la touche pendant une pĂ©riode aussi riche de modernisation et d’optimisme que la Belle Époque, surnommĂ©e la “PĂ©riode DorĂ©e” aux États-Unis. Cette Ăšre prolifique a bĂ©nĂ©ficiĂ© tant aux puissances lointaines qu’aux pays en dĂ©veloppement voisins. HaĂŻti, Ă  l’inverse, n’avait guĂšre de quoi investir dans des choses aussi Ă©lĂ©mentaires que l’eau courante, l’électricitĂ© ou l’éducation.

Les dĂ©gĂąts causĂ©s furent immenses. Les documents analysĂ©s dĂ©montrent que, pendant trois dĂ©cennies, les actionnaires français de la Banque Nationale ont engrangĂ© des bĂ©nĂ©fices Ă©quivalent Ă  au moins 136 millions de dollars actuels — soit autant qu’une annĂ©e entiĂšre de recettes fiscales d’HaĂŻti Ă  l’époque.

Le Times a fait valider sa mĂ©thodologie et les sources utilisĂ©es pour ces calculs par plusieurs historiens Ă©conomiques et comptables. L’économiste Éric Monnet, de la Paris School of Economics, rĂ©sume ainsi le rĂŽle de la Banque Nationale : de la “pure extraction”.

Les pertes cumulĂ©es pour HaĂŻti sont en fait encore plus importantes : si les sommes siphonnĂ©es par la Banque Nationale Ă©taient restĂ©es dans le pays, elles auraient enrichi l’économie haĂŻtienne d’au moins 1,7 milliards de dollars au fil des ans — soit plus que la totalitĂ© des revenus publics du pays en 2021.

Et cela si cet argent Ă©tait simplement restĂ© dans l’économie haĂŻtienne, circulant parmi les agriculteurs, ouvriers et commerçants, sans ĂȘtre investi dans des ponts, Ă©coles et autres usines — le type d’investissement qui participe Ă  la prospĂ©ritĂ© d’une nation.

De maniĂšre encore plus significative, les fonds siphonnĂ©s par la Banque Nationale ont succĂ©dĂ© Ă  des dĂ©cennies de rĂ©parations payĂ©es aux anciens esclavagistes français et qui ont infligĂ© jusqu’à 115 milliards de dollars de pertes Ă  l’économie haĂŻtienne au cours des deux derniers siĂšcles.

AprĂšs les feux d’artifice et le festin au palais prĂ©sidentiel, il n’a pas fallu longtemps Ă  HaĂŻti pour se rendre compte que quelque chose ne tournait pas rond. La Banque Nationale a tellement prĂ©levĂ© et si peu redistribuĂ© que les HaĂŻtiens l’ont rapidement surnommĂ©e “la Bastille financiĂšre”, en rĂ©fĂ©rence Ă  la tristement cĂ©lĂšbre prison, devenue symbole d’une monarchie française despotique.

DĂšs 1880, l’homme politique et Ă©conomiste haĂŻtien Edmond Paul Ă©crivait ainsi : “N’est-ce pas drĂŽle qu’une banque qui prĂ©tend venir au secours d’un trĂ©sor public obĂ©rĂ© commence, au lieu d’y mettre de l’argent, par emporter tout ce qu’il y avait de valeur ?”

Paris Ă  la Belle Époque, une Ăšre de grande prospĂ©ritĂ© entre la fin du 19e et le dĂ©but du 20e siĂšcles.

Credit…Getty Images

Espoirs et aspirations

En cette fin de 19e siĂšcle, le prĂ©sident d’HaĂŻti n’est pas le seul Ă  avoir de folles ambitions. À Paris, Henri Durrieu, le prĂ©sident du CrĂ©dit Industriel et Commercial, n’est lui aussi pas en reste.

M. Durrieu n’est pas nĂ© dans le monde de la haute finance. Il dĂ©bute sa carriĂšre en tant que percepteur des impĂŽts, comme son pĂšre. Lorsqu’il rejoint le nouvellement crĂ©Ă© CIC, il a dĂ©jĂ  la quarantaine. Mais la banque connaĂźt des dĂ©buts difficiles. Elle a beau ĂȘtre la premiĂšre en France Ă  proposer des comptes courants, ce nouveau produit ne prend pas et, dans les annĂ©es 1870, l’entreprise reste cantonnĂ©e au second rang des banques françaises.

Le CIC a pourtant un avantage : il est la banque privilégiée de la plupart des bourgeois catholiques du pays, des clients fortunés désirant des investissements à forte rentabilité.

 

Henri Durrieu

Credit…Cannaday Chapman

Avec un certain goĂ»t du risque, M. Durrieu va s’inspirer des banques publiques alors crĂ©Ă©es dans certaines colonies françaises, comme le SĂ©nĂ©gal et la Martinique. Lui et ses collĂšgues sont fascinĂ©s par l’idĂ©e de “crĂ©er une banque dans ces pays riches mais lointains”, comme ils l’écrivent dans des notes manuscrites retrouvĂ©es aux Archives nationales de France.

Ces banques “donnent en gĂ©nĂ©ral de brillants rĂ©sultats”, concluent les pĂšres fondateurs de la Banque Nationale d’HaĂŻti.

HaĂŻti, “un pays neuf pour le crĂ©dit, pays d’une richesse proverbiale”, semble donc constituer un bon pari.

L’utilisation du mot “richesse” peut Ă©trangement sonner dans la bouche d’un banquier parisien pour dĂ©crire le HaĂŻti de l’époque. Sa capitale, Port-au-Prince, est alors envahie par les dĂ©chets mĂ©nagers et humains, qui vont s’échouer dans le port. Les rues et les infrastructures sont si dĂ©labrĂ©es que les HaĂŻtiens en ont fait un dicton : « Contourne un pont mais ne le franchis jamais.”

Mais si les HaĂŻtiens sont pauvres, le pays, lui, peut rendre riche. Comme l’écrit le diplomate britannique Spenser St. John en 1884, “aucun pays ne possĂšde de plus grandes capacitĂ©s, ou une meilleure position gĂ©ographique, ou une plus grande variĂ©tĂ© de sols, de climats, ou de productions.”

Les colons français avaient fait main basse sur ces richesses. D’abord par le fouet, puis avec une flottille de navires de guerres exigeant des rĂ©parations pour les plantations, les terres et les esclaves, qu’ils considĂ©raient comme autant de biens perdus aprĂšs la rĂ©volution haĂŻtienne. C’est le seul et unique cas oĂč un peuple libre a dĂ» payer les descendants de ses anciens esclavagistes.

Un demi-siĂšcle plus tard, M. Durrieu et le CIC approchaient HaĂŻti avec une tactique diffĂ©rente : la main tendue d’un associĂ©.

 

Un marché à Port-au-Prince en 1922.

Credit…Getty Images

 

“On doit plus qu’avant”

M. Durrieu savait vendre du rĂȘve.

En 1875, le CIC, Ă  l’aide d’un partenaire aujourd’hui disparu, octroyait Ă  HaĂŻti un prĂȘt de 36 millions de francs, soit environ 174 millions de dollars aujourd’hui. L’argent devait servir Ă  construire des ponts, des marchĂ©s, des chemins de fer et des phares.

Dans le monde entier, l’époque est alors Ă  l’investissement. L’Angleterre fait passer des lois rendant la scolaritĂ© obligatoire et construit de nouvelles Ă©coles. Paris ouvre un aqueduc long de 156 kilomĂštres qui achemine de l’eau potable vers la capitale. À New York, les arches emblĂ©matiques du pont de Brooklyn s’élĂšvent au-dessus de l’East River — une merveille d’ingĂ©nierie qui transformera Ă  jamais l’économie de la ville.

Outre le financement d’infrastructures, le contrat du prĂȘt indique que 20 % des sommes seront dĂ©volues au remboursement du restant des dettes liĂ©es aux anciens esclavagistes francais.

“Le pays sortira enfin de son malaise”, prĂ©dit cette annĂ©e-lĂ  le rapport annuel du gouvernement haĂŻtien. “Nos finances prospĂšrent.”

Rien de tout cela n’aura lieu. DĂšs le dĂ©but, les banquiers français conservent 40 % du montant du prĂȘt en commissions et frais divers. Le reste ne servira qu’à rembourser de vieilles dettes, ou disparaĂźtra dans les poches de politiques haĂŻtiens corrompus.

“Aucun de ces buts n’a Ă©tĂ© atteint”, dĂ©clare un sĂ©nateur haĂŻtien en 1877. “On doit plus qu’avant.”

Le prĂȘt de 1875 a deux consĂ©quences importantes. La premiĂšre est ce que l’économiste Thomas Piketty nomme la transition du “colonialisme brutal” au “nĂ©ocolonialisme par la dette”. Avec ce prĂȘt, HaĂŻti se voit imposer des millions de dollars de nouveaux intĂ©rĂȘts, dans le seul espoir de se dĂ©barrasser enfin du fardeau des paiements Ă  ses anciens colons.

De cette façon, le prĂȘt a contribuĂ© Ă  prolonger la servitude financiĂšre d’HaĂŻti envers la France. Bien aprĂšs que les familles d’anciens esclavagistes aient Ă©tĂ© remboursĂ©es, HaĂŻti a continuĂ© Ă  payer — cette fois-ci, auprĂšs du CIC.

Les dirigeants haĂŻtiens ont bien sĂ»r une part de responsabilitĂ©. Certains chercheurs estiment que ce prĂȘt dĂ©montre justement l’égoĂŻsme de certains politiques, plus prompts Ă  se servir qu’à dĂ©velopper leur pays.

La seconde consĂ©quence a elle des effets immĂ©diats. Initialement, le prĂȘt oblige le gouvernement haĂŻtien Ă  verser au CIC et Ă  son partenaire financier prĂšs de la moitiĂ© des taxes gouvernementales sur les exportations, comme celles sur le cafĂ©, jusqu’à ce que la dette soit remboursĂ©e, Ă©touffant ainsi la principale source de revenus du pays.

Forts de cette premiĂšre Ă©tape, M. Durrieu et le CIC ont la main sur une grande partie de l’avenir financier d’HaĂŻti. Mais M. Durrieu ne compte pas s’arrĂȘter lĂ .

La Banque Nationale d’Haïti en 1907.


Les tentatives d’HaĂŻti pour crĂ©er une banque nationale durent depuis des annĂ©es : le prĂ©dĂ©cesseur du prĂ©sident Salomon avait mĂȘme achetĂ© des coffres dans ce but. Il faut attendre 1880 pour que les espoirs d’indĂ©pendance financiĂšre d’HaĂŻti s’alignent parfaitement avec les ambitions de M. Durrieu.

Le contrat donnant naissance Ă  la Banque Nationale d’HaĂŻti ressemble Ă  une sĂ©rie de concessions. M. Durrieu et ses collĂšgues prennent le contrĂŽle du TrĂ©sor public haĂŻtien. L’impression du papier-monnaie, la perception des impĂŽts et le paiement des salaires des fonctionnaires sont dĂ©sormais entre leurs mains. À chaque fois que le gouvernement haĂŻtien dĂ©pose de l’argent ou paie une facture, la Banque Nationale prend une commission.

Et, s’il y avait le moindre doute quant Ă  la destination de ces commissions, les statuts stipulent que la Banque Nationale sera enregistrĂ©e en France, exemptĂ©e d’impĂŽts en HaĂŻti et immunisĂ©e contre les lois du pays. Tous les pouvoirs sont remis aux mains du conseil d’administration Ă  Paris. HaĂŻti n’a donc pas son mot Ă  dire dans la gestion de sa propre banque centrale.

Le siĂšge social de la banque — qui se trouve ĂȘtre aussi celui du CIC — se trouve dans le 9e arrondissement de Paris, Ă  l’ombre du somptueux palais de l’OpĂ©ra Garnier.

M. Durrieu devient le premier prĂ©sident d’un conseil d’administration qui sera composĂ© de banquiers et hommes d’affaires français, dont notamment Édouard Delessert, arriĂšre-petit-fils d’un des plus grands esclavagistes de l’histoire de Saint-Domingue, Jean-Joseph de Laborde.

Les notes manuscrites issues du conseil d’administration clarifient, dĂšs le dĂ©but, qui est aux commandes. Comme l’écrit l’Association FinanciĂšre de Paris en 1896 : “La Banque Nationale d’HaĂŻti est une institution financiĂšre française, dont le siĂšge social, ouvert aux obligataires, est Ă  Paris. Ses Ă©tablissements Ă  HaĂŻti ne sont que des succursales, placĂ©es sous l’autoritĂ© et le contrĂŽle du siĂšge social.”

Le pari de M. Durrieu va payer. À une Ă©poque oĂč les rendements sur investissement en France tournent autour de 5 %, les membres du conseil d’administration et les actionnaires de la Banque Nationale d’HaĂŻti touchent en moyenne 15 % par an, selon une analyse de bilans financiers rĂ©alisĂ©e par The New York Times. Certaines annĂ©es, ces rendements approchent mĂȘme 24 %.

M. Durrieu s’en sort aussi trĂšs bien. Le contrat lui garantit des “parts bĂ©nĂ©ficiaires” dans la banque, dont la valeur s’élĂšverait aujourd’hui Ă  des millions de dollars.

L’annĂ©e mĂȘme oĂč il inaugure la Banque Nationale d’HaĂŻti, M. Durrieu est nommĂ© commandeur de la LĂ©gion d’Honneur, une distinction dĂ©cernĂ©e pour services rendus Ă  la nation.

Les membres du gouvernement d’Haïti, dans une gravure de 1892. 

Credit…Getty Images

 

“Trahis par leurs propres frùres”

Qu’HaĂŻti accepte des conditions aussi Ă©crasantes — en particulier venant d’une banque Ă  l’origine d’un prĂ©cĂ©dent prĂȘt si largement critiquĂ© — donne un aperçu de son dĂ©sespoir. Mais cela met aussi en lumiĂšre une figure rĂ©currente dans l’histoire du pays : le membre Ă©goĂŻste de la haute sociĂ©tĂ© haĂŻtienne, qui rĂ©ussit alors que son pays souffre.

Dans le cas de la Banque Nationale, HaĂŻti confie les nĂ©gociations Ă  Charles Laforestrie, un diplomate haĂŻtien ayant vĂ©cu la plupart de sa vie Ă  Paris. Le journal français La Petite Presse le dĂ©crit alors comme un homme que le “bonheur avait toujours pris par la main pour le faire s’asseoir aux meilleures places de l’État.”

Lorsque les banquiers parisiens organisent une fĂȘte pour cĂ©lĂ©brer le prĂȘt de 1875, M. Laforestrie fait une entrĂ©e remarquĂ©e. À une Ă©poque oĂč les cultivateurs de cafĂ© haĂŻtiens Ă©lĂšvent leurs familles avec environ 70 cents par jour, M. Laforestrie dĂ©barque habillĂ© de maniĂšre Ă©lĂ©gante et distribue de coĂ»teux cigares autour de lui, selon M. Paul, l’économiste haĂŻtien, qui dĂ©crivit le gala quelques annĂ©es plus tard.

M. Laforestrie avait tellement poussĂ© pour la crĂ©ation de la Banque Nationale que le prĂ©sident d’HaĂŻti cite son nom lors de la cĂ©rĂ©monie au palais prĂ©sidentiel, d’aprĂšs les notes manuscrites d’un diplomate. Mais il n’aura pas le temps d’assister Ă  la chute de la banque. AcculĂ© par des accusations de corruption, M. Laforestrie dĂ©missionne de son poste, et prend sa retraite en France.

Ironie du sort, ne manqueront pas de relever ses dĂ©tracteurs, M. Laforestrie bĂ©nĂ©ficiera d’une gĂ©nĂ©reuse pension du gouvernement haĂŻtien, qu’il complĂštera plus tard avec les revenus d’un autre poste : membre du conseil d’administration de la Banque Nationale d’HaĂŻti.

“Ce n’est pas le premier exemple d’un dirigeant haĂŻtien qui brade les intĂ©rĂȘts de son pays pour son profit personnel”, commente l’historien haĂŻtien Georges Michel. “Je dirais que c’est presque la rĂšgle.”

Plusieurs historiens estiment ainsi que les HaĂŻtiens ne peuvent rendre l’ingĂ©rence française ou amĂ©ricaine responsable de tous leurs maux.

“Ils ont Ă©tĂ© trahis par leurs propres frĂšres”, explique M. Michel, “et ensuite par les puissances Ă©trangĂšres.”

Espoirs déçus

PassĂ© le spectacle de feux d’artifices au palais prĂ©sidentiel, les HaĂŻtiens ne tardent pas Ă  se rendre compte qu’ils ont Ă©tĂ© flouĂ©s.

La Banque Nationale n’offre pas de compte d’épargne aux citoyens et commerces du pays. Et mĂȘme si ses statuts lui permettent de prĂȘter de l’argent aux entreprises, comme l’espĂ©raient clairement les HaĂŻtiens, des registres bancaires dĂ©couverts aux Archives nationales du monde du travail, Ă  Roubaix, montrent que cela a rarement, sinon jamais, Ă©tĂ© le cas.

“Non, ce n’est pas de la Banque d’HaĂŻti, telle qu’elle fonctionne, que les HaĂŻtiens peuvent espĂ©rer leur relĂšvement”, Ă©crit alors le Ministre des Finances d’HaĂŻti, FrĂ©dĂ©ric Marcelin.

Frédéric Marcelin

Credit…Cannaday Chapman

M. Marcelin, le fils moustachu d’un riche nĂ©gociant

M. Marcelin, le fils moustachu d’un riche nĂ©gociant haĂŻtien, devient le plus ardent dĂ©tracteur de la banque. À la fois homme d’affaires, journaliste et politique, M. Marcelin luttera pendant des annĂ©es pour soustraire son contrĂŽle aux actionnaires parisiens.

La relation est tellement inĂ©gale, s’indigne-t-il, qu’à “la Banque Nationale d’HaĂŻti, les seules places rĂ©servĂ©es aux HaĂŻtiens sont celles des garçons de recette”, ces employĂ©s chargĂ©s d’encaisser les paiements des clients.

 

Encore un nouvel emprunt

La seconde moitiĂ© du 19e siĂšcle aurait dĂ» constituer une opportunitĂ© immense pour HaĂŻti. La demande mondiale de cafĂ©, dont la production structure l’économie locale, est alors florissante.

De l’autre cĂŽtĂ© de la mer des CaraĂŻbes, le Costa Rica profite des richesses tirĂ©es du cafĂ© pour construire des Ă©coles, des systĂšmes d’égouts et le premier rĂ©seau municipal d’éclairage Ă©lectrique d’AmĂ©rique Latine.

HaĂŻti, en revanche, reverse le gros de son impĂŽt sur le cafĂ© Ă  la France, d’abord Ă  ses anciens esclavagistes, puis au CIC.

GrĂące aux prix Ă©levĂ©s du cafĂ©, HaĂŻti demeure malgrĂ© tout une Ă©conomie caribĂ©enne de taille moyenne. Mais lorsque le marchĂ© s’effondre dans les annĂ©es 1890, les impĂŽts haĂŻtiens sur le cafĂ© dĂ©passent alors le prix de la denrĂ©e elle-mĂȘme. Tout le modĂšle Ă©conomique du pays se retrouve au bord du gouffre.

Il est donc temps pour un nouveau prĂȘt : 50 millions de francs (environ 310 millions de dollars aujourd’hui) sont obtenus via la Banque Nationale en 1896. Le prĂȘt est une nouvelle fois garanti par l’impĂŽt sur le cafĂ©, la source de revenus la plus fiable du pays.

Les HaĂŻtiens sont alors pauvres depuis des gĂ©nĂ©rations. Mais c’est Ă  ce moment-lĂ , lorsque le pays se retrouve sous perfusion du cafĂ©, du CIC et de la Banque Nationale, qu’HaĂŻti entame un dĂ©clin rapide par rapport au reste de la rĂ©gion, selon les recherches de l’économiste britannique Victor Bulmer-Thomas, spĂ©cialiste de l’histoire des CaraĂŻbes.

“HaĂŻti a fait beaucoup d’erreurs”, explique-t-il, comme le fait de contracter de nouvelles dettes et d’échouer Ă  diversifier son Ă©conomie. “Mais il n’y a aucun doute sur le fait qu’à partir de la fin du 19e siĂšcle, beaucoup de ses problĂšmes peuvent ĂȘtre attribuĂ©s Ă  ces puissances coloniales.”

La chute de la Banque Nationale

Henri Durrieu dĂ©cĂšde en 1890, avant que la banque qu’il a crĂ©Ă©e ne s’effondre.

En 1903, les autoritĂ©s haĂŻtiennes commencent Ă  accuser la Banque Nationale de surfacturation frauduleuse, de faire payer des intĂ©rĂȘts en double et de travailler au dĂ©triment de l’intĂ©rĂȘt supĂ©rieur du pays. Mais la banque leur rappelle un dĂ©tail important : elle est une sociĂ©tĂ© enregistrĂ©e en France, et considĂšre donc que des tribunaux haĂŻtiens ne peuvent juger de tels litiges.

Sans se dĂ©courager, M. Marcelin persuade le parlement de reprendre le contrĂŽle du TrĂ©sor public. HaĂŻti gagne enfin le droit d’imprimer sa propre monnaie, et de payer ses propres factures.

Mais des documents trouvés aux Archives diplomatiques françaises montrent que la Banque Nationale peut alors compter sur un puissant allié : le gouvernement français.

En janvier 1908, le reprĂ©sentant de la France en HaĂŻti, Pierre Carteron, rencontre M. Marcelin et le presse de normaliser ses relations avec la banque. M. Marcelin refuse. Il faudrait que la banque contribue au dĂ©veloppement Ă©conomique d’HaĂŻti, si tant est qu’elle survive, rĂ©pond-t-il.

Cela pourrait se faire, rĂ©plique M. Carteron. Évidemment, ajoute-t-il, HaĂŻti devrait alors rendre Ă  la France le contrĂŽle de son TrĂ©sor public. D’ailleurs, “vous avez besoin d’argent”, avance M. Carteron, selon ses propres notes. “OĂč en trouverez-vous ?”

Les doutes de M. Carteron quant à un accord avec M. Marcelin sont évidents à la lecture de ses notes manuscrites. Il encourage donc ses collÚgues à Paris à concevoir une autre stratégie.

“Il importera Ă  un haut degrĂ© qu’on Ă©tudie immĂ©diatement les moyens de reconstituer un Ă©tablissement de crĂ©dit français Ă  Port-au-Prince”, Ă©crit-il avant d’ajouter : “Sans attache dĂ©sormais avec le gouvernement haĂŻtien.”

Cette nouvelle institution ouvrira ses portes en 1910, avec un lĂ©ger changement de nom : elle s’appellera dĂ©sormais la Banque Nationale de la RĂ©publique d’HaĂŻti. Des banques françaises y possĂšdent toujours des actions mais, trente ans aprĂšs avoir mis un pied en HaĂŻti, le CIC n’en fait plus partie.

Le centre de gravitĂ© de la finance mondiale a alors changĂ© : il se trouve dĂ©sormais Ă  Wall Street, autour d’un groupe de banquiers amĂ©ricains ambitieux de la National City Bank de New York, l’ancĂȘtre de Citigroup.

Les financiers américains vont poursuivre la stratégie de M. Durrieu. Leur ascension au rang de puissance dominante en Haïti va pourtant mener à une conséquence encore plus dévastatrice que la dette écrasante en partie engendrée par M. Durrieu.

Wall Street finit par se servir d’une arme bien plus puissante que les menaces indirectes d’un diplomate français. Les banquiers amĂ©ricains font appel Ă  leurs amis Ă  Washington et, 35 ans aprĂšs la crĂ©ation de la Banque Nationale par M. Durrieu, les États-Unis envahissent HaĂŻti.

Au cours de l’une des plus longues occupations militaires de l’histoire amĂ©ricaine, les États-Unis prennent le contrĂŽle des finances d’HaĂŻti, modelant ainsi son futur pour plusieurs dĂ©cennies.

Une fois de plus, le pays a Ă©tĂ© Ă©branlĂ© par l’institution que le prĂ©sident Salomon avait si fiĂšrement cĂ©lĂ©brĂ©e lors de cette nuit au palais prĂ©sidentiel : la Banque Nationale d’HaĂŻti.

 

Source: New York Time

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